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Le paysage, vie et métamorphoses

7 Janvier 2021, 08:40 Publications Figurations

Si l’homme parfois ne fermait pas souverainement les yeux, il finirait par ne plus voir ce qui vaut d’être regardé.
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René Char

Aujourd’hui, quand nous contemplons un paysage, si l’on observe ici une colline ici, là un fleuve, il est probable que des siècles plutôt ces éléments structurants étaient déjà présents. Mais bien d’autres choses auront changé, dues à la présence et à l’action humaine : des constructions en plus, des routes, des panneaux de signalisation, des lignes électriques… Avant même que l’on représente le premier humain, le paysage est déjà habité par notre espèce qui le métamorphose inlassablement, et qui transforme jusqu’aux espèces animales qui s’y trouvent. L’eau, la terre le ciel ne sont pas des êtres vivants, mais le paysage dans son ensemble l’est bel et bien. C’est ce que l’artiste doit montrer dans sa peinture, cette présence de la vie qui irrigue chaque volume, chaque couleur, chaque perspective. Réussir un paysage, c’est montrer au-delà de l’évident visible, cette vie qui foisonne en lui.

Du paradis au paysage
Dans notre culture, le premier paysage habité, c’est le paradis terrestre avec Adam et Eve. Sans doute que notre inconscient collectif est structuré par cette première image, la nostalgie d’une nature idéale et bienveillante. C’est un bon début.


Pourtant, en-dehors des thèmes bibliques, le paysage en tant que tel mettra du temps à émerger dans la peinture occidentale. Un des plus beaux exemples se trouvera au début du 15e siècle dans le calendrier des Très Riches Heures du Duc de Berry, qui représente les activités humaines au rythme des saisons.


La découverte de la perspective vers cette époque, constituera un terrain favorable à l’émergence du paysage comme genre spécifique, genre qui se développera selon deux paramètres distincts. D’abord quand l’art s’autorisera d’autres thèmes que ceux issus de la religion. Puis quand la nature cessera d’être perçue comme elle l’était : hostile, ou simplement utile et dépourvue d’intérêt comme motif à représenter, pour devenir objet de contemplation.


C’est Patinir, peintre flamand du 16e siècle, qui créera les premières peintures où le paysage accède au premier rôle. Dans ses tableaux, le paysage d’apparence réaliste est en fait entièrement inventé : c’est un assemblage de motifs hétérogènes mêlant savamment montagnes, mers, campagnes, plaines, rochers, au sein desquels villes, villages et monuments, personnages n’ont plus la prééminence.


Après des débuts lents et complexes, le paysage dans l’art occidental a évolué rapidement : classicisme, naturalisme, romantisme, impressionnisme... Et aujourd’hui, c’est le paysage lui-même qui a radicalement changé. Mais plus encore les gens, les mentalités, les techniques pour peindre, le temps que l’on consacre à sa peinture.

Ce qui vaut d’être regardé
Quand on veut peindre la vie qui va, la vie d’aujourd’hui dans le paysage d’aujourd’hui, on peut d’abord se remémorer ces peintres prodigieux qui nous ont précédé : Patinir, Bruegel, Carrache, Poussin, Le Lorrain, Van Ruysdael, Courbet, Monet, Manet, Caspar David Friedrich, Van Gogh, Le Douanier Rousseau, Spillaert, Vallotton, Degouve de Nuncques, Soutine, Hopper… Et aujourd’hui les rares artistes qui se consacrent à ce genre-là : David Hockney, Peter Doig… plus ceux qui sont publiés ici.


Que nous apprennent-ils : que le paysage, et ceux qui l’habitent, ne sont pas une réalité claire et nette qu’un simple labeur méticuleux saurait représenter. Mais un monde vivant et changeant, comme est vivant et changeant le peintre lui-même, et la société dans laquelle il vit.


Bien peindre un paysage, et la vie qui l’irrigue, suppose sans doute de ne pas se contenter de le regarder en touriste, mais de le parcourir, d’y vivre, d’en percevoir les parfums. Peut-être même de fermer les yeux avant de peindre, pour écouter le chant des oiseaux, le souffle du vent dans les feuilles, son propre cœur qui bat. René Char écrivait (à notre intention ?) :  "Si l’homme parfois ne fermait pas souverainement les yeux, il finirait par ne plus voir ce qui vaut d’être regardé."

Metteur en scène de paysage
Pour exprimer la vie dans un paysage, il faut que le peintre n’hésite pas à s’affranchir d’une objectivité introuvable. Qu’il passe à la mise en scène. Des lieux, des gens. Des émotions, des sensations. 

Si les animaux n’ont pas de langage, ils ont quand même une pensée. Un bel exercice d’imagination pour le peintre serait de penser le paysage à travers la vision… D’une fourmi ? D’une vache ? D’une alouette ? Personne n’ira jamais vérifier la conformité du résultat obtenu par l’artiste, avec la réalité du point de vue animal. Mais cette expérience peut donner des ailes à votre imagination. Tout du moins dans le cas de l’alouette, à la rigueur de la fourmi si elle est volante. Pour la vache, ce sera plus compliqué. En tout cas, voilà de quoi nous faire réfléchir sur ce qu’on voit vraiment quand on contemple un paysage. Car même sans jouer à se prendre pour une bête, chacun a un jour expérimenté cette sensation bizarre de redécouvrir, adulte, un lieu exploré dans l’enfance. Tout parait alors bien petit, appauvri en mystère et en poésie. Parce que voilà, le paysage n’est pas objectif, intangible. Il est une représentation mentale avant d’être physique. Un poète ou un paysan, un ornithologue ou un promoteur immobilier ne verront pas la même chose non plus. Et le rôle du peintre, ou son privilège, c’est de capter et représenter le paysage et ceux qui l’habitent non comme un cliché de carte postale, mais comme un corps vivant, traversé d’émotions. Du réalisme minutieux à la théâtralisation, du pittoresque au sublime, tout est possible. Mais l’artiste doit savoir qu’il n’est pas qu’un enregistreur neutre, une caméra de surveillance (encore que cela puisse être un effet de style). Il fait des choix de documentariste engagé, ou de metteur en scène, il a le droit (le devoir ?) d’organiser, voire de maquiller la réalité pour la rendre plus expressive.

Tout ce que l’on ne voit pas
Peindre c’est montrer, mais ce peut-être aussi camoufler. La présence de la vie dans le paysage, et c’est frappant quand on regarde des documentaires animaliers (ou des films de guerre !) passe souvent par cette technique du camouflage : pour échapper aux prédateurs, ou au contraire tromper la vigilance des proies. Cela peut inspirer le peintre qui va s’attacher à représenter un paysage réaliste, détaillé, mais désert à première vue. Où il dissimulera cependant un fourmillement de présences furtives. Le mode de fonctionnement de la nature, sa façon de jouer avec les apparences, constituent ainsi une forte leçon, et une mine d’idées visuelles pour chaque peintre.
 
 

Peindre en liberté n°5 - La figuration créative - par Yves Desvaux Veeska

Textes extraits de "Peindre en liberté n°5" La figuration créative

Et exercices publiés de 2004 à 2009 sur le site Peindre en liberté

 

 

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